
Compétitivité et souveraineté ne vont plus sans la taille : c’est le message porté par Enrico Letta lors de la dernière édition des Conversations à venir, au Collège de France. Une table ronde a ensuite confronté ses propositions à la réalité du terrain.
Organisées par l’Institut Louis Bachelier aux côtés d’Isabelle Giordano, en partenariat avec la Fondation BNP Paribas, ces Conversations à venir posaient une question centrale : comment rendre les entreprises européennes plus attractives et plus compétitives ?
Marie Brière, directrice de l’Institut Louis Bachelier, a rappelé l’ampleur des défis auxquels l’Europe est confrontée : transitions climatique, démographique et technologique, tensions géopolitiques et besoin d’une défense commune. Dans ce contexte, la compétitivité repose sur notre capacité à innover, investir, former des talents et mieux mobiliser l’épargne des ménages.
La soirée a également été l’occasion de rendre hommage à André Levy-Lang, fondateur de l’Institut Louis Bachelier en 2008, disparu cet été.
Président de l’Institut Jacques Delors et ancien président du Conseil des ministres italien, Enrico Letta a dressé un constat clair : l’Europe ne peut plus être à la fois petite, compétitive et souveraine. Pour préserver sa souveraineté et sa compétitivité, elle doit changer d’échelle grâce à une intégration plus forte.
L’Europe a déjà démontré sa capacité à réussir avec le marché unique et l’euro. Mais sa construction reste inachevée dans des secteurs stratégiques comme l’énergie, les télécommunications et surtout la finance.
L’écart avec les États-Unis est particulièrement frappant : l’Europe représente 17 % du PIB mondial contre 25 % pour les États-Unis, mais seulement 11 % de la capitalisation boursière mondiale, contre 60 % outre-Atlantique. Cette faiblesse financière pèse directement sur sa capacité à financer l’innovation et les ruptures technologiques comme l’intelligence artificielle.
Enrico Letta défend trois priorités :
L’enjeu est majeur : les Européens comptent parmi les plus grands épargnants du monde, mais une part importante de cette épargne reste sur des comptes ou finance l’économie américaine.
La table ronde, animée par Guillaume Ledit, a prolongé ce constat : environ 300 milliards d’euros d’épargne européenne traversent chaque année l’Atlantique. Même des réussites européennes comme Spotify choisissent les marchés américains pour se financer.
Pour Alain Papiasse, président de BNP Paribas CIB, la fragmentation constitue un handicap majeur : une entreprise européenne doit composer avec 27 marchés et autant de cadres réglementaires, là où une entreprise américaine bénéficie d’emblée d’un vaste marché unifié. Il plaide notamment pour relancer la titrisation et développer davantage la retraite par capitalisation.
Marie Brière, directrice de la recherche d’Amundi et directrice de l’Institut Louis Bachelier, a insisté sur un autre défi : transformer l’investissement en gains de productivité. Elle identifie plusieurs leviers : une culture managériale plus favorable à l’innovation, des écosystèmes mieux concentrés, des partenariats renforcés entre start-up et grands groupes et un effort accru sur les compétences.
Fabrizio Pagani, professeur à Sciences Po, a de son côté rappelé l’atout considérable que représente le marché intérieur européen. Pour orienter davantage l’épargne vers l’économie européenne, il défend des incitations concrètes : éducation financière, avantages fiscaux et meilleur dialogue entre entreprises et investisseurs, le tout accompagné de finances publiques crédibles.
En conclusion, Enrico Letta a appelé l’Europe à saisir le moment. Face aux transformations géopolitiques, technologiques et démographiques, aucun pays européen ne dispose seul de la taille nécessaire.
L’approfondissement du marché unique n’est donc pas un sujet purement technique : il touche directement l’emploi, l’innovation, la création de richesse et la souveraineté européenne.
Son message final résume l’esprit de cette édition : « Nous sommes plus forts que nos faiblesses. »